1er février 1957 - Proces verbal

SURETE NATIONALE
EN ALGERIE
Sécurité Publique
Alger
PROCES-VERBAL

L’an mil neuf cent cinquante sept et le premier du mois de février, Nous, Builles Jean, Commissaire Central de Police, officier de Police judiciaire, auxiliaire de M. le Procureur de la République, assisté du Commissaire Principal Constant Edouard pris comme greffier ad hoc.
Entendons le Docteur Kovacs René, 32 ans, demeurant à Bouzareah, villa l’Horizon, qui, à nos interpellations, déclare :
« Si je me décide à faire certaines déclarations, c’est, en mon âme et conscience et après mûre réflexion, pour éviter aux protagonistes de cette malheureuse affaire les inconvénients majeurs qu’elle n’aurait pas manqué de leur susciter.

Aux environs du début du mois de décembre 1957, je reçus la visite de M. François Knecht, habitant Paris, et marié à une de mes amies d’enfance d’Alger. Il avait appris quels sentiments actifs nous manifestions chaque fois que nous pensions que l’intérêt de notre patrie nous interdisait de rester passifs.
Il m’exposa les tenants et aboutissants d’une certaine situation qui pouvait se résumer de la sorte : « Il existait à ¨Paris un Comité de 6 membres parmi lesquels figurent le sénateur Michel Debré, M. le député Pascal Arrighi et, si mes souvenirs sont exacts, M. Giscard-Monservain (nom donné avec les plus expresses réserves) ».

Je ne connais pas les noms des autres membres.

M. François Knecht était chargé d’établir une liaison avec nous pour nous mettre au courant de cette situation et nous prévenir de l’arrivée prochaine de M. Arrighi et de M. Griotteray, officier à l’Etat-Major du général Cogny. Effectivement, quelques jours plus tard, à la suite d’un rapide déplacement au Maroc, il fut de retour à Alger pour y voir M. Arrighi en provenance de Paris.

Le même jour, arrivait du Maroc M. Griotteray qui accompagnait le général Cogny. C’était le 16 décembre 1956.

Le 16 décembre dans la matinée, je vis M. Griotteray qui me fut présenté à mon domicile par François Knecht. Au cours de cette rapide et première conversation, M. Griotteray me donna des explications qui devaient être complétées l’après-midi même par M. Arrighi que François Knecht amena à mon domicile aux environs de 17heures. Auparavant, vers 15h30, j’avais rencontré le général Cogny à l’hôtel Saint-Georges dans la chambre de Griotteray, présenté par celui-ci. Cet entretien se borna simplement en un échange de vues sur la situation sans aborder le problème politique.

L’entretien avec M. Arrighi, par contre, fourmilla de points intéressants. Il peut se résumer comme suit : M. Arrighi attendait du général Cogny que celui-ci arrivât inopinément pour prendre la place du Ministre-Résident !! Quant à la suite des événements, à la suite de ce coup de force sur les modalités duquel il ne nous donna aucun éclaircissement, le centre d’intérêt politique de toute l’affaire devait se transporter dans la métropole; selon sa propre image « c’était une bombe allumée ici qui devait exploser dans la métropole ».

Voici donc quelles hypothèses avaient été envisagées par les 6 membres du groupe dont il est fait mention plus haut et dont Arrighi était le porte-parole.

Au point de vue des répercussions sur le plan politique métropolitain, les hypothèses suivantes avaient été avancées :

- Statu Quo

- Démission du gouvernement actuel et remplacement par un gouvernement d’Union Nationale

- Prise par la force du Pouvoir avec les groupes d’action de Biaggi dans lesquels cependant M. Arrighi n’avait qu’une confiance relative

- Coupure entre la Métropole et l’Algérie avec toutes les conséquences prévisibles et imprévisibles qu’elle entraînait

- Scission de la Chambre en deux parties : la partie « dissidente » dont les membres se seraient déjà comptés se serait alors tournée vers le Président de la République pour lui demander de constituer un Gouvernement de Salut Public. Je crois bien qu’il a, à ce moment-là été question d’une démarche préalable qui aurait été faite auprès du Président de la République par le sénateur Debré

Question : Qu’entendez-vous par « scission de la Chambre » ?

Réponse
 : La partie dissidente de la Chambre serait constituée par les membres d’un intergroupe animé par M. Arrighi et au nombre de 150 environ.
Assistaient à cet entretien M.M. François Knecht, Castille Philippe et Fechoz Michel.
A ces considérations nos réactions furent les suivantes : jamais nous ne nous prêterions à aucune manœuvre susceptible d’entraîner une division, quelle qu’elle soit, entre Français. Ensuite, M. Arrighi, pour la constitution du futur gouvernement, voyait la Présidence du Conseil échoir, pour 2 ans, à M. Soustelle. Quant au général Cogny, il aurait été destiné à remplir une tâche secondaire : « Secrétaire d’Etat à la Guerre ou Ministre de l’Afrique du Nord » pour citer ses propos mêmes.

Nous lui demandâmes alors ce qu’il attendait de nous : il voulait avoir notre opinion sur la date à prévoir éventuellement en fonction du climat de la population. Sans d’ailleurs attendre une réponse, il enchaîna en précisant que les dates optima devraient être situées entre le début et la fin des vacances parlementaires de fin d’année ; autrement dit du 23 décembre au 8 janvier1957 ; plus précisément, il avait fixé la date du 29 décembre.

Au cours de cette conversation, le nom du général Salan a été prononcé ; j’ignore par lequel de nos trois interlocuteurs ; le ton de la réponse pouvait laisser entendre que ce général était gênant pour les plans prévus. Nous nous sommes quittés froidement avec M. Arrighi sans qu’aucune décision n’ait été prise quant à notre concours éventuel.
Le 29 décembre qui a été marqué par les obsèques de M. Froger n’a pas vu l’arrivée du général Cogny malgré les efforts que François Knecht a faits.

Il a téléphoné en ma présence du 676 65 / 642 67 (North African) domicile algérois de François Knecht chez son beau-frère, M. Bouteau. Le général aurait selon lui répondu « J’ai pris bonne note ».

A la demande de François, j’ai fait envoyé un télégramme au général Cogny par l’intermédiaire du docteur Lagrot qui m’a rendu service.

J’ai omis de vous dire qu’entre le 16 et le 29 décembre, j’ai reçu la visite de M. Jacques Sauvage résidant au Maroc et ami de François et de Griotteray. Le télégramme dont je viens de vous parler avait déjà été …. lors de sa….par Sauvage qui n’était pas là le 29 décembre. A ce télégramme, il n’y a eu, à ma connaissance, aucune réponse.

Début janvier, Griotteray et Arrighi sont venus à Alger; je n’ai pas vu Arrighi, mais, par contre, le quatrième jour de son séjour, j’ai rencontré Griotteray au domicile de M. Tréguier, 9 rue Edouard Cat. L’entretien s’est déroulé en présence de François Knecht mais Castille et Fechoz ont du rester dehors, n’ayant pas été accueillis.

Cet entretien fut orageux du fait que, quoique hostiles à une solution de force, nous étions déçus par l’absence de nouvelles et par la carence du général Cogny que nous ne savions comment interpréter. C’est au cours e cet entretien qu’il fut question du général Salan dans les conditions suivantes : la conversation roulant sur les événements et la possibilité de les résoudre au mieux, Griotteray a fait allusion au général Salan dans ce sens : « ……..mais il y a Salan, s’il disparaissait cela serait tout autre chose et les difficultés seraient aplanies », ceci accompagné d’un geste du bras. C’est à partir de ce moment que germa dans mon esprit ainsi que dans celui de Castille et de Fechoz, quand je leur eu rapporté l’entretien, l’idée de l’attentat contre la Xème Région

Question
 : Que savez-vous des activités du général Faure ?

Réponse
 : Le général Faure m’a été présenté tout à fait fortuitement par son cousin Davis, ingénieur à l’Institut Géographique National habitant à Alger, début novembre dernier. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois et, à chaque fois, il allait un peu plus loin dans la découverte de ses plans, ceux-ci changeant constamment, seule l’idée directrice ne changeant pas : « prendre le pouvoir en Algérie ».

Le général Faure était au courant du Comité des six d’autant plus qu’il me déclara un jour en faire partie et qu’il ne se cachait pas que c’était M. Debré qui l’avait envoyé ici.

Je dois vous dire que Knecht François m’avait informé qu’il devait rencontrer incessamment le général Faure. Lui ayant appris que je le connaissais, il m’a dit de le contacter et de l’amener en lui donnant comme garantie la nom de Griotteray. J’ai accompli ma mission. François rencontra le général Faure, mais le contact n’ayant pas été heureux, François retourna à Paris d’où il m’envoya un mot d’introduction en sa faveur auprès du général Faure, lequel mot était rédigé par M. Debré sur une carte à en-tête du Conseil de la République. François arriva quelques jours après et revit le général Faure.

Au bout de quelques entrevues, je me rendis compte que le général Faure travaillait pour son propre compte.

Le général Faure s’intéressait tantôt aux télécommunications, tantôt aux forces blindées qui devaient appuyer l’attaque des points sensibles.

J’ai appris, à propos de blindés, sans pouvoir dire quelle personne, qu’il avait convoqué l’UT 8199, qu’un gars s’est étonné d’être rappelé pour la deuxième fois alors qu’il venait d’être libéré très peu de temps avant et avait écrit une lettre parvenue entre les mains du colonel Ginestet qui s’est étonné de trouver sur la convocation la signature du général Faure qui n’avait rien à voir en la matière.

La rupture avec le général Faure se situe vers le 19 ou le 20 décembre, jour où il m’exposa sa décision de faire prendre de force à 11h45 le 29 décembre le Commissariat Central, la Préfecture d’Alger et d’autres points stratégiques par des civils, projet que je repoussais du fait qu’il y aurait eu mort d’hommes. Il disposait, me dit-il, de 350 civils pourvus d’armes de poing. Je dois dire d’ailleurs que mes souvenirs sont assez flous en ce qui concerne cette dernière indication. Notre entretien s’est terminé par la phrase suivante dite d’un ton coléreux : « Les civils, moi je les emmerde »…

Immédiatement après, rentrant chez moi, j’ai fait part de mon indignation à Jacques Sauvage et à François Knecht invités à ma table ce jour-là.

Question
: Quels étaient les contacts du général Faure à Alger ?

Réponse
 : Il était assez discret à ce sujet et ne m’a parlé que des seuls poujadistes, en particulier de M. Goutailler. Il parlait également du colonel André et de « ses tueurs ».

Question
 : Quels étaient les contacts du général Faure à Paris ?

Réponse
 : Outre le sénateur Debré, il était très lié avec Poujade auprès duquel  il m’a dit avoir placé une femme, Mme X. J’ai appris également par François Knecht qu’il avait reçu d’un certain colonel Arnoux, surnommé «l’œil du Vatican », si mes souvenirs sont exacts, une somme de 300.000 francs destinée à sa propagande personnelle.

P.I. Je me souviens également qu’au cours d’une de nos conversations il a fait allusion aux généraux Dulac et Allard comme à des amis personnels destinés à occuper un poste de choix si son plan réussissait.

J’ignore si le comité des 6 avait des relations sur le plan international mais j’ai appris par François Knecht que Griotteray avait des contacts avec de nombreux pays étrangers, particulièrement avec l’Espagne. Selon Knecht, l’Espagne était particulièrement favorable au plan des 6.

P.I. François Knecht m’a rapporté également que M. Lehideux était un banquier, trésorier du groupe.
 
Lecture faite, persiste, signe et signons avec messieurs Podevin Pierre et Constant Edouard, Commissaires Principaux pris comme greffiers ad hoc.